La Passion Economy : monétiser l'individualité au-delà de la création de contenu

Avant que « Creator Economy » ne s'impose comme terme dominant du secteur, la théoricienne du capital-risque Li Jin (a16z) formulait dès 2019 un concept voisin mais plus large : la Passion Economy. Elle désigne les plateformes qui transforment une compétence individuelle en revenu, du coaching à la décoration d'intérieur, bien au-delà de la seule vidéo ou du texte publiés à une audience.

Passion Economy formulée par Li Jin en 2019 : la marketplace (Medium) aide à se faire découvrir, le SaaS (Substack) laisse le créateur générer son trafic et exporter sa liste d'abonnés, ce qui convient à un créateur déjà établi

Un concept antérieur à la Creator Economy, et plus large qu'elle

Li Jin a publié cette idée le 8 octobre 2019, plusieurs années avant que le vocabulaire de la Creator Economy ne devienne dominant. La Passion Economy désigne un ensemble de plateformes numériques qui permettent à un individu de transformer une compétence ou une passion personnelle en revenu, en valorisant son individualité plutôt qu'en la standardisant. Elle s'oppose explicitement au modèle « Uber for X » des marketplaces à la demande de la décennie précédente : ces dernières automatisaient la mise en relation entre offre et demande pour des services standardisés (livraison, transport, stationnement), au prix d'une homogénéisation des prestataires malgré la promesse d'« être son propre patron ». Li Jin résume la bascule par une formule reprise sous le nom d'« enterprization of consumer » : les grandes marketplaces aplatissaient autrefois l'individualité des travailleurs, les nouvelles plateformes permettent à chacun de monétiser des compétences uniques.

Cinq traits qui définissent une plateforme de la Passion Economy

Cinq caractéristiques fonctionnent ensemble plutôt qu'isolément pour distinguer ces plateformes des marketplaces de travail à la demande qui les ont précédées :

Marketplace ou SaaS : deux modèles pour deux étapes de croissance

Au-delà de la définition générale, Li Jin distingue deux architectures de plateforme aux implications stratégiques opposées. Une marketplace fonctionne en mode « plug and play » : le prestataire s'inscrit et génère des revenus avec une mise en place minimale, la plateforme prenant en charge la découverte et l'acquisition de clients. Medium illustre ce modèle : il facture un abonnement lecteur et rémunère chaque auteur selon le temps passé sur ses articles.

Une plateforme SaaS, à l'inverse, exige que le créateur acquière lui-même ses clients, la plateforme se contentant de fournir distribution, gestion de la relation client et attribution. Substack illustre ce second modèle : le créateur y dispose d'une page, d'une liste de diffusion et d'outils de paiement, mais doit générer son propre trafic ; en échange, il peut exporter sa liste d'abonnés à tout moment, ce qu'un modèle marketplace pur ne permet pas.

Sur Medium, les lecteurs comptent sur la plateforme pour générer trafic et abonnements ; sur Substack, les auteurs génèrent leur propre trafic et peuvent exporter leur liste d'abonnés à tout moment.

Une marketplace apporte davantage de valeur à un créateur qui cherche à se faire découvrir ; un outil SaaS convient mieux à un créateur déjà établi disposant de sa propre base de clients, ce qui explique pourquoi plusieurs jeunes entreprises cherchent à débaucher de grands créateurs de marketplaces existantes vers des offres SaaS.

Où s'arrête la Creator Economy, où commence la Passion Economy

Les deux notions se recoupent très largement sans coïncider : un créateur de vidéos monétisé par la publicité relève à la fois de la Creator Economy et de la Passion Economy. Mais un professeur particulier sur Outschool, une designer d'intérieur sur Havenly, ou un coach personnel rémunéré via une plateforme comme Walden relèvent pleinement de la Passion Economy sans produire de contenu au sens où ce wiki l'entend (vidéo, texte, audio publiés à une audience). La Passion Economy déborde donc la Creator Economy du côté des services individualisés, tout en la recoupant largement sur son cœur : newsletters, cours vidéo, abonnements de créateurs, une logique que prolonge directement la Direct-to-Fan Economy, puisque Substack, cité par Li Jin comme exemple SaaS, figure aussi parmi ses canaux concrets de construction d'audience propriétaire.

Cette distinction reste une synthèse construite à partir du seul article source de Li Jin : le terme lui-même a depuis nettement reculé dans l'usage courant du secteur au profit de « Creator Economy », sans que l'article n'en documente les raisons.

Un précédent chinois : Weibo et les « influenceurs non traditionnels »

La plateforme chinoise Weibo illustre une extension plus poussée encore du modèle : des utilisateurs y vendent du contenu (questions-réponses, groupes exclusifs, diffusions en direct sur invitation) par abonnement ou à l'unité, faisant émerger dès avant 2019 une vague d'« influenceurs non traditionnels » (conseillers financiers, blogueurs, professeurs) au-delà des créneaux beauté et mode habituels. Cet exemple préfigure directement la diversification par expertise que documentent aujourd'hui les créateurs B2B et les formateurs en ligne occidentaux.

Points clefs à retenir

Le recul du terme « Passion Economy » au profit de « Creator Economy » depuis 2019 reste une observation éditoriale, non un fait établi par l'article source de Li Jin.

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