Les dimensions non économiques de l'écosystème des créateurs : culture, sociologie, média, technologie

Réduire l'écosystème des créateurs à ses seuls chiffres d'affaires fait manquer une bonne partie de ce qui s'y joue vraiment. Quatre dimensions transversales, non directement économiques, restent nécessaires pour le comprendre pleinement : culture, sociologie, média, technologie.

Quatre dimensions non économiques, culturelle, sociologique, médiatique et technologique, éclairent l'écosystème des créateurs ; chez les 8 à 12 ans, 29 % veulent devenir YouTubeur contre 11 % astronaute

Quatre dimensions transversales, au-delà des seuls chiffres

Dimension culturelle : les créateurs jouent désormais un rôle actif dans l'apparition de tendances, la diffusion de nouveaux usages linguistiques, la mode, les comportements sociaux. Dimension sociologique : la relation entre un créateur et son audience génère des relations parasociales, une impression de relation personnelle qui contribue fortement à sa puissance marketing réelle. Dimension médiatique : le système médiatique devient partiellement personnel, mais produit paradoxalement une nouvelle forme d'intermédiation exercée par les plateformes et leurs algorithmes. Dimension technologique : la Creator Economy est indissociable des technologies qui ont abaissé le coût de production de contenu.

La réintermédiation technologique, un paradoxe central

La disparition des intermédiaires institutionnels traditionnels (médias, journalistes) ne signifie pas la disparition de toute intermédiation : elle est remplacée par une nouvelle forme, exercée par les plateformes et leurs algorithmes de recommandation. Un créateur qui semble s'adresser directement à son audience reste en réalité soumis aux décisions techniques d'une plateforme qui détermine qui voit son contenu et quand. Cette dépendance a un coût humain documenté.

La disparition des intermédiaires institutionnels traditionnels ne signifie pas la disparition de toute intermédiation : elle est remplacée par une nouvelle forme, exercée par les plateformes et leurs algorithmes.

Un exemple qui déborde du seul cadre publicitaire : l'usage gouvernemental des influenceurs

L'influence culturelle des créateurs a atteint un point où des gouvernements eux-mêmes mobilisent des influenceurs, en dehors de toute logique publicitaire commerciale, pour projeter une image positive à l'étranger.

Un cas nommé et daté illustre concrètement ce mécanisme côté gouvernement américain : au début de la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine en 2022, la Maison-Blanche a organisé un point d'information à destination d'une trentaine d'influenceurs, actifs sur des plateformes comme TikTok, YouTube et Twitter, pour leur fournir une information factuelle sur le conflit et contrer la propagande pro-Kremlin que la Russie finançait, selon les responsables américains, en rémunérant directement un groupe d'influenceurs TikTok.

Cette mobilisation ne se limite pas à des régimes cherchant à soigner leur image à l'étranger : lors de l'élection présidentielle américaine de 2024, les deux grands partis ont directement intégré des créateurs à leurs conventions nationales, en les accréditant au même titre que la presse traditionnelle, montrant qu'une démocratie établie peut elle aussi traiter le créateur comme un relais d'opinion à mobiliser directement.

L'usage géopolitique des créateurs peut aussi prendre la direction inverse, non plus informer mais désinformer une audience par leur intermédiaire : pendant la pandémie de Covid-19, des influenceurs français et allemands ont affirmé avoir été sollicités par une agence de relations publiques mystérieuse basée à Londres, elle-même liée à la Russie, pour dénigrer publiquement le vaccin Pfizer contre le Covid-19, dans le cadre d'une campagne de désinformation. Ce cas illustre, en sens inverse du briefing de la Maison-Blanche, les deux faces opposées d'un même levier d'influence géopolitique.

Un signe de l'ampleur culturelle du phénomène : l'aspiration professionnelle des enfants

La dimension culturelle se mesure aussi dans les aspirations professionnelles des plus jeunes : une enquête menée auprès d'enfants du Royaume-Uni, de Chine et des États-Unis constate que les huit à douze ans sont trois fois plus susceptibles d'aspirer à devenir YouTubeur (29 %) qu'astronaute (11 %). Ce basculement générationnel trouve un écho institutionnel concret dans le sport universitaire américain : le programme Ready Now de l'université du Nebraska, mené en partenariat avec Opendorse, société spécialisée dans le marketing d'influence des athlètes, forme ses étudiants-athlètes à mieux performer sur les réseaux sociaux, notamment par une évaluation de leur marque personnelle existante.

Plus tôt nous pouvons aider nos jeunes hommes et femmes à comprendre la valeur de leur marque personnelle, mieux ils seront positionnés pour la voie professionnelle qu'ils choisiront.

Fred Hoiberg, entraîneur de basketball masculin à Nebraska, résume ainsi un raisonnement qui prolonge, côté athlète universitaire, la logique de valorisation commerciale déjà à l'œuvre depuis l'ouverture du régime NIL.

Pourquoi cette lecture élargie reste utile en pratique

Comprendre ces dimensions non économiques aide à interpréter des phénomènes que les seuls chiffres de marché ne peuvent pas expliquer : pourquoi un créateur à audience modeste peut avoir une influence culturelle disproportionnée, ou pourquoi la confiance envers un créateur résiste parfois à des controverses qui feraient chuter la réputation d'une institution classique.

Points clefs à retenir

Articles liés